Le tour de la France par deux enfants
Rédigé par Augustine Fouillée sous le pseudonyme de G. Bruno, publié par les éditions Belin en 1877, c’est un livre de lecture du cours moyen des écoles de la République. Formidable réussite éditoriale puisque le tirage qui avait dépassé les 5 millions d’exemplaires en 1900 atteignait 7 millions en 1914 et près de 8,5 millions lors de la réédition historique de 1977 par laquelle les éditions Belin commémoraient le centenaire de leur ouvrage.
Ce "livre unique" voulait contribuer à la formation civique, géographique, scientifique, historique et morale de la jeunesse. Evoquant les richesses et les activités du territoire national c’est avant tout un ouvrage patriotique qui, bien que pacifiste, devait préparer la jeunesse à la reconquête de l’Alsace-Lorraine.
Maxime moralisatrice en exergue, chaque chapitre s’organisé autour d’un thème. Les questions des enfants provoquent des réponses qui constituent une petite encyclopédie.
L’histoire
A la suite de l’annexion de l’Alsace-Lorraine par les Prussiens et du décès de leur père, deux enfants, André et Julien, partent à la recherche d'un oncle paternel à travers les provinces françaises. Les enfants découvrent la diversité des populations, de leurs habitudes, des parlers régionaux qui subsistent malgré l’introduction systématique du français par l’école. Ce n’est qu’en filigrane que l’idéal ambiant de la « revanche » y est évoqué. L’histoire est appréhendée par la description des monuments commémoratifs et l’évocation de la vie des "grands hommes", inventeurs, scientifiques ou techniciens mais aussi patriotes. Les enfants accumulent sur le terrain une foule de connaissances qu’on espère transmettre au lecteur : il s’agit de vulgariser les progrès de l’agriculture, de l’industrie, de l’hygiène… Le périple se termine dans une ferme idéale qui, grâce au travail de tous va prospérer dans la paix et la fraternité.
L’ouvrage comporte bien sûr des omissions ou des oublis. Ainsi le tour de France terrestre se termine à Bordeaux, la suite du voyage se faisant par mer.
Le lecteur moderne sera surpris par le passage du livre où l'on divise l’humanité en races blanche, jaune, noire et rouge, la race blanche étant dite la plus parfaite.
La première version (1877) regorge de prières et de références qui, sans faire explicitement référence à la religion ou au clergé, intègre la culture catholique. Dans l’édition refondue en 1906 toute référence à Dieu et à la religion, est supprimée, que ce soit dans le langage, les monuments religieux, les personnalités du clergé. Dans la lignée des législateurs de l’école républicaine l’auteur substitue à la morale religieuse une morale laïque fondée sur la raison, la fraternité et la solidarité.
La « petite » réédition du centenaire (100 000 exemplaires tout de même) à l’intention des nostalgiques et des historiens est peu de chose par rapport à la masse de volumes diffusés et utilisés dans les écoles comme livres de lectures. S’il est des ouvrages que l’on ne trouve que dans les bibliothèques ou les musées celui-ci fut réellement le manuel de tout un peuple. « Un peuple qui a tourné les pages, admiré les illustrations, aimé, pleuré, appris avec les héros… Nos pères, nos grands-pères, tous ces enfants de pauvres qui pour la première fois dans notre histoire avaient entrepris de lire, de tenir dans leurs mains cette encyclopédie sans précédent d’une nation démocratique et pédagogique ». (Patrick Cabanel)
Pierre-Jakez Hélias, dans « Le cheval d’orgueil » évoque l’ouvrage qui a marqué son enfance : « … C’est une sorte de catéchisme laïque pétri de morale et de bons sentiments propre à réconforter ceux qui ont chanté ”Vous n’aurez pas l’Alsace et la Lorraine”. C’est un sacré livre qui semble autant fait pour eux que pour leurs enfants… Le Tour de France nous le lisons à l’école dès que nous sommes capables. Le maître nous donne toutes les explications désirables que nous rapportons consciencieusement à nos parents, quelquefois même en français pour le plus grand orgueil de la famille. Nous daignons même en faire un résumé pour les petits frères, sœurs, cousins, cousines qui brûlent d’y mettre le nez. Bien sûr nous sommes un peu déçus parce que les deux enfants ne sont pas passés par chez nous, en Bretagne… »
Pour télécharger la version de 1877, consulter le site
http://www.demassieux.fr/Site/Tour_de_la_France.html